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Intelligence artificielle et néphrologie – dialyse. Serons-nous au rendez-vous ?

La santé fait partie des quatre axes prioritaires identifiés par Cédric Villani dans son rapport “Donner du sens à l’intelligence artificielle” élaboré à la demande du président de la République Emmanuel Macron et remis en mars 2018.

Les Académies des Sciences et de médecine, ont parallèlement mis en place un groupe de travail sur ce sujet spécifique et un document a été rédigé sous la direction de Bernard Nordlinger (Chirurgien Chercheur) et de Cédric Villani (Mathématicien, médaille Fields 2010) : “Santé et Intelligence artificielle” publié aux éditions CNRS en octobre 2018, qui regroupe de nombreux textes rédigés par des experts.

Autant dire que le sujet est au cœur de l’actualité.

Quelques spécialités médicales ont déjà été au centre de certaines expérimentations et avancées : la radiologie, l’oncologie, la dermatologie et bien sûr les maladies génétiques.

La néphrologie n’apparaît pas parmi elles. Le nombre de publications associant néphrologie, dialyse ou transplantation et intelligence artificielle reste anecdotique.

Et pourtant notre spécialité semble avoir tous les atouts pour se prêter à des expérimentations et des avancées. Nous nous occupons de patients chroniques que nous suivons et traitons parfois pendant plusieurs dizaines d’années. Nous sommes informatisés depuis souvent plus de 20 ans, et nos données sont “bien rangées” dans des bases de données, on parle aussi de “données structurées”, beaucoup plus faciles à utiliser et exploiter. Pour la dialyse, nous utilisons des machines (générateur de dialyse) qui fournissent automatiquement des milliers de données à nos logiciels. Nous utilisons des logiciels métiers en nombre réduit (quatre ou cinq majoritaires et au maximum moins de dix). Toutes nos données épidémiologiques sont colligées depuis de nombreuses années au sein d’un registre unique, le réseau REIN. Notre pratique est assez homogène, que ce soit pour la dialyse ou la transplantation, avec de nombreuses recommandations, consensus. Nous sommes relativement peu nombreux, 1500 à 2000 pour toute la France, donc facilement identifiables, contactables et mobilisables.

De nombreux domaines de notre activité pourraient bénéficier de l’aide d’une intelligence artificielle, tout d’abord quelques exemples très médicaux :
• Optimisation de la prise en charge et du traitement de l’anémie, • Optimisation de la prise en charge de l’hyperparathyroïdie secondaire, • Personnalisation des traitements immunosuppresseurs, • Identifications et préventions des effets secondaires des médicaments. Mais aussi des domaines plus transversaux comme : • Optimisation du parcours de soins, • Prévention de la dégradation de la fonction rénale, • Pertinence des soins. Ou encore des domaines plus organisationnels comme : • Optimisation des ressources humaines au sein des services de dialyse, • Optimisation de l’organisations des séances, • Optimisation du transport des dialysés.

Les pistes de travail ne manquent pas, mais réfléchissons maintenant aux freins potentiels. Le premier est le déficit d’information et la méconnaissance du domaine de l’IA par les néphrologues. Comme tout autre citoyen nous sommes assaillis de titres de journaux ou de revues plus ou moins sensationnalistes ou alarmistes avec des termes dont nous ne saisissons pas obligatoirement le sens réel comme Big Data, Deep Learning, Machine Learning, réseaux de neurones et que nous avons des difficultés à rapprocher de nos préoccupations professionnelles concrètes. Nous avons besoin d’informations et certainement rapidement de formations. Nous ne mesurons pas bien ce que peut déjà faire l’intelligence artificielle, ce qu’elle pourra faire dans quelques années et surtout ses limites : ce qu’elle ne pourra pas faire avant au moins plusieurs dizaines d’années. Le second est l’accès à nos données ou plutôt à celles de nos patients. Nous alimentons depuis de nombreuses années nos logiciels métiers en saisissant des milliers de champs et nous pouvons faire quelques requêtes ou états, nous apportant quelques informations, mais très clairement la masse des données n’est pas exploitée. Nos bases de données ne sont pas accessibles, nous pouvons certes par l’intermédiaire de l’éditeur du logiciel demander telle ou telle modification, élaborer telle ou telle requête (souvent de façon payante) mais pas réellement fouiller ces données et encore moins “pooler” nos données avec celles de nos confrères pour élargir la banque. Il serait essentiel de discuter avec les éditeurs de logiciels pour définir une politique de mise à disposition libre de données anonymisées (Open data) pour que des initiatives multiples puissent voir le jour. Le troisième est que nous ne collaborons pas encore avec des mathématiciens, des statisticiens, des épidémiologistes, des data scientistes, ce qui nous permettrait de mettre en place une réelle concertation pluridisciplinaire et co-construire ensemble des modèles utilisables dans notre pratique quotidienne. Les instances 3IA proposées par Cédric Villani pourraient être ce lieu d’échange et de création.

Enfin nous devons d’ores et déjà réfléchir en tant que néphrologue mais plus simplement en tant que médecin à cette collaboration machine-humain, à ce que cela va nous apporter et apporter à la qualité des soins que nous proposons à nos patients. Il est important de nous préparer, de nous former et plus encore de former nos plus jeunes confrères.

Je crois que nous avons tout pour compter dans cette nouvelle aventure de la médecine, à condition de nous y engager énergiquement et de ne pas rater ce rendez-vous.